
Emblèmes d'Amour de Heinsius
Des emblèmes d'Alciat aux emblèmes sur l'amour produits au Pays-Bas

(Augsbourg, H. Steyner, 1531)
L’humaniste milanais André Alciat est le premier à avoir élaboré un recueil d’épigrammes intitulé Emblematum liber, publié pour la première fois en 1531 (fig. 1), et qui a donné son nom au genre de l’emblème. Les recueils d’emblèmes sont des livres composées d’unités qui associent un titre (motto), une gravure (pictura) et une épigramme (subscriptio), selon les termes que la critique littéraire a donné à ces composantes par la suite (fig. 2). Les livres d’emblèmes se multiplient, aux XVIe et XVIIe siècles, dans toute l’Europe humaniste, en langue latine comme dans les différentes langues vernaculaires. Il existe même des recueils plurilingues. C’est aussi un genre marqué par une grande plasticité : un recueil peut connaître plusieurs éditions successives, avec parfois l’ajout de nouveaux emblèmes, un changement de format, des gravures différentes ou l’ajout de textes additionnels : commentaires, adaptations en d’autres langues…

Les Emblemata d’Alciat se caractérisent par une grande diversité thématique, selon une esthétique volontaire de la varietas, dont on peut voir un échantillon dans le dossier qui leur est consacré sur Imago (https://imago-latin.fr/superieur/poemes-illustres/emblemes-alciat/). Les sujets sont très divers, et portent aussi bien sur des figures mythiques que sur des animaux ou des plantes ; certains reprennent des fables connues (fig. 3).

On en trouve aussi qui évoquent l’amour, et en particulier les attributs par lesquels on peut représenter Cupidon (fig. 4). On peut ainsi donner l’exemple de l’emblème intitulé Potentia amoris (« Pouvoir de l’amour »), présenté sur la page Dire et représenter Éros d’Imago : https://imago-latin.fr/secondaire/litterature/dire-lamour/dire-et-representer-eros/. Une chercheuse, Alison Saunders, a découvert que dès le XVIe siècle, l’humaniste toulousain Guillaume La Perrière a eu l’idée de consacrer tout un recueil d’emblèmes au thème de l’amour. Il s’agit des Cent considerations d’amour, dont la première édition, publiée à Lyon en 1543 chez François Juste et Pierre de Tours, n’a pas été retrouvée. Mais c’est aux Pays-Bas, au XVIIe siècle, que se développe un véritable genre littéraire des Emblemata amatoria, emblèmes entièrement consacrés à la thématique amoureuse.

L’Université néerlandaise d’Utrecht leur a consacré un projet passionnant entre 2003 et 2006, qui s’est concrétisé par un site où vous pouvez découvrir la numérisation de 26 éditions de ces recueils : http://emblems.let.uu.nl. Elle a aussi conçu toute une initiation pour les lecteurs qui souhaitent en savoir plus : https://emblems.hum.uu.nl/emblems/educational/home.html. Vous y trouverez beaucoup d’informations selon un parcours structuré, et des quiz qui aident à les assimiler. N’hésitez pas à vous lancer dans sa lecture… vous apprendrez beaucoup, tout en faisant de l’anglais !
Le genre des « emblèmes amoureux » (Emblemata amatoria) : un genre humaniste néerlandais

Comme pour le genre emblématique en général, né d’expérimentations diverses autour d’un premier recueil, les « emblèmes amoureux » trouvent leur origine dans un premier recueil qui connaît du succès. Il s’agit du recueil d’emblèmes publié par l’humaniste néerlandais Daniel Heinsius (1580-1655) sous un pseudonyme, « Theocritus à Ganda », auquel il donne un titre latin : Quaeris quid sit Amor ? (Recherches-tu ce qu’est Amour ?). Ce pseudonyme devait être assez transparent pour ses amis : Heinsius est originaire de Gand (« à Ganda ») et il a une passion pour la bucolique grecque, publiant d’ailleurs en 1603 une édition savante de Théocrite ; de plus « Daniel » est un prénom hébreu dont le nom a la même signification que « Théocrite » en grec (« Dieu juge », ou « jugement de Dieu »). Le recueil Quaeris quid sit Amor ? est publié pour la première fois en 1601 à Amsterdam, probablement par Hans Matthijsz (fig. 5).

de l'emblème Omnia vincit Amor dans l'édition de 1601
Les emblèmes, au nombre de 24, se présentent alors sous la forme d’une gravure inscrite dans un cercle (fig. 6). Elle porte en bas une devise, en latin, français ou italien selon les cas, et en haut un distique latin, en relation avec la gravure, sans pour autant être étroitement descriptif. La gravure occupe systématiquement la page de droite, place qui la met en valeur. Sur la page de gauche qui lui fait face figure déjà le motto, et dessous, un huitain en néerlandais. Ainsi se voient d’emblée deux caractéristiques marquantes des Emblemata amatoria : le genre contribue au développement d’une littérature en langue néerlandaise ; dans le même temps il vise un lectorat international, par le recours au latin et à diverses langues européennes connues des élites cultivées. Les gravures sont réalisées par un graveur connu, Jaak de Gheyn.

À l’instar du recueil d’Heinsius, un autre humaniste de Leyde, Otto Vaenius, publie un recueil sur le même principe, intitulé Amorum emblemata (fig. 7), publié en 1608 sous la forme de quatre éditions concurrentes, caractérisées par la présence d’épigrammes en plusieurs langues (latin, anglais, espagnol, français, italien et bien sûr néerlandais), selon des combinaisons différentes.
Une deuxième édition du Quaeris paraît en 1608 et prend le titre d’Emblemata Amatoria. Une troisième paraît en 1613, pour laquelle sont faites de nouvelles gravures, de format ovale. Ces dernières sont réutilisées en 1615, légèrement modifiées pour prendre un format rectangulaire. Enfin, de nouvelles gravures ont été faites pour l’édition de 1616, dans la mesure où celles de 1615 étaient abîmées. Un texte liminaire en néerlandais de l’érudit Petrus Scriverius, ami d’Heinsius, précise que pour cette édition, Heinsius, pour la première fois, a donné son avis sur les gravures. C’est l’édition de 1616, numérisée par la BnF et disponible sur Gallica, que nous utiliserons pour ce dossier (fig. 8).

Il n’y pas que les gravures qui soient susceptibles de changer d’une édition à l’autre. L’emplacement des textes est aussi variable. Ainsi, dans l’édition de 1616, la gravure seule, de format rectangulaire, figure sur la page de droite (fig. 9b). Sur la page de gauche, on peut lire successivement le motto, puis le distique latin en italique, le huitain en néerlandais, et un nouveau texte en italique : il s’agit d’un quatrain en français, qui nous donne souvent plus d’indices sur l’image que le distique latin, et dont l’auteur n’est pas connu (fig. 9a). La dimension internationale du livre est donc renforcée.


On peut encore préciser que le recueil s’enrichit de contenus nouveaux au fil des éditions. Dès 1613 en effet, Heinsius fait précéder ce recueil d’un autre, qu’il a doté cette fois-ci d’un titre néerlandais : Het Ambacht van Cupido (L’Artisanat de Cupidon). Dans l’édition de 1616, un troisième ensemble de poèmes, partiellement illustrés, suit les Emblemata Amatoria. Il s’intitule Nederduyt Poemata (Poèmes néerlandais).
Heinsius, en effet, fait partie des célèbres professeurs de la jeune université de Leyde, fondée en 1575. Ce milieu humaniste néerlandais veut doter la jeune république des Provinces Unies, qui s’émancipe de l’Espagne et de l’Église catholique, d’une littérature tout à la fois humaniste et nationale. Heinsius est connu pour ses nombreuses éditions humanistes de textes antiques latins et grecs, dans lignée de son maître Joseph Juste Lipse. Il est aussi l’auteur d’œuvres de théorie littéraire autour de la Poétique d’Aristote et de la tragédie (notamment le De Tragoediae Constitutione). Enfin, il aide au développement d’œuvres en langue nationale, marquées par une tendance maniériste, dont les Emblemata Amatoria.
L’essor du genre des Emblemata amatoria aux Provinces-Unies a été expliqué par les chercheurs de plusieurs façons : souci de développer une littérature nationale à la fois érudite et susceptible de rencontrer un large public, besoin de divertissement dans une période marquée par les conflits avec l’Espagne, désir de développer une spiritualité matrimoniale propre aux Pays-Bas calvinistes. D’autres recueils suivent ainsi ceux que nous avons déjà nommés, dont certains se déplacent sur le terrain de l’amour non plus humain mais religieux : il s’agit de l’amour du chrétien pour le Christ.

Le succès de ces recueils d’emblèmes au XVIIe siècle se voit à leurs nombreuses éditions. Ce sont aussi de jolis objets, offerts par des jeunes gens à leurs fiancées, qui ont été soigneusement reliés, parfois annotés. Le format même indique qu’ils sont faits pour être aisément transportables : les Emblemata Amatoria de 1616 ont ainsi un format rectangulaire in-octavo (assez petit) et oblong (plus large que haut). Les gravures manifestent bien le souci d’adapter les thématiques amoureuses humanistes – héritées de Théocrite, Ovide, Pétrarque – à la culture des Pays-Bas. Dans les recueils d’Heinsius, on rencontre ainsi des moulins à vent ou Cupidon chaussé de patins à glace (fig. 10). Cet emblème du recueil Het Ambacht van Cupido, intitulé In lubrico (Sur la glisse), est d’ailleurs connu car dans l’épigramme en néerlandais, Heinsius développe l’idée que par sa poésie, Cupidon s’est habitué aux coutumes du pays.
À l’imitation des emblèmes amoureux néerlandais
Dans le dossier qui suit, on pourra découvrir quelques emblèmes des Emblemata amatoria dans l’édition de 1616. On pourra chercher à comprendre la devise, en particulier quand elle est en latin, et le distique. La lecture du huitain néerlandais ne sera sans doute pas possible à tout un chacun, mais celle du quatrain français peut mettre sur la voie d’une meilleure compréhension de l’articulation entre devise, épigramme et gravure. On pourra aussi prendre plaisir à comparer la gravure de 1616 avec celle d’un exemplaire colorisé de l’édition de 1601 conservé à la Bibliothèque universitaire d’Amsterdam, numérisé et mis en ligne par l’Université d’Utrecht.

On peut en outre proposer à des classes d’élèves ou d’étudiants de se livrer à la création de nouveaux recueils d’emblèmes amoureux. Un projet de ce type a été réalisé par Marie Platon, professeur en Première supérieure à Toulouse, dont nous donnons trois exemples (fig. 11 à 13) : les élèves ont utilisé des gravures illustrant originellement le conte de Psyché et Cupidon d’Apulée. Ils leur ont inventé des devises et des textes plus développés, remotivant autrement ce qui est donné à voir. Cet exercice prolonge des pratiques connues dans l’Europe du XVIIe siècle, dans les collèges jésuites par exemple, ou dans les alba amicorum, « cahiers d’amis » que les étudiants faisaient remplir à leurs camarades ou maîtres en souvenir de leurs études.


Ressources bibliographiques
Nous renvoyons aux introductions qui accompagnent les numérisations et éditions en ligne des recueils de 1601 et 1616 sur le site du projet de l’Université d’Utrecht : http://emblems.let.uu.nl.
Annie Duprat et Colette Nativel, « Daniel Heinsius », dans Centuriae latinae. Cent une figures humanistes de la Renaissance aux Lumières offertes à Jacques Chomarat, Genève, Droz, 1987, p. 417-425.
Annelies de Jonghe, « Heinsius’volkssprachliche Liebesemblematik : eine Jugendsünde ? Eine Betrachtung im kulturhistorischen Kontextder Niederlande », , dans Daniel Heinsius. Klassischer Philologue und Poet, éd. Eckard Lefèvre et Eckart Schäfer, Gunter Narr Verlag Tübingen, 2008, p. 315-328.
J. H. Meter, The literary theories of Daniel Heinsius. A study of the development and background of his views on literary theory and criticism during the period from 1602 to 1612, Assem, Van Gorcum, 1984.
Alison Saunders, « Creator of the earliest collection of French emblems, but now also creator of the earliest colletion of love emblems? Evidence from a newly discovered emblem book by Guillaume de la Perrière », dans Learned Love. Proceedings of the Emblem Project Utrecht Conference on Dutch Love Emblems and the Internet (November 2006), éd. Els Stronk et Peter Boot, La Hague, DANS Symposium Publications 1, 2007p. 13-32.
Els Stronk et Peter Boot (éd.), aidés de Dagma Stiebral, Learned Love. Proceedings of the Emblem Project Utrecht Conference on Dutch Love Emblems and the Internet (November 2006), La Hague, DANS Symposium Publications 1, 2007.