Les épitaphes fictives de Geoffroy Tory

Dès le XVe siècle en Italie, les humanistes et antiquaires commencent à copier et étudier les inscriptions antiques, dont beaucoup sont des épitaphes (inscriptions figurant sur les tombes). L'intérêt pour les inscriptions, qui au XIXe siècle deviendra une des sciences de l'Antiquité, l'épigraphie, inspire aussi les écrivains lettrés de la Renaissance. Geoffroy Tory, humaniste français (1480-1533), a publié en 1530 un ensemble de sept épitaphes fictives. Chacune d’elles raconte la mort tragique d’un couple d’amants frappés par un destin cruel et se termine par une vignette illustrant leur malheur. Dans ce dossier, vous pourrez découvrir leurs histoires pathétiques et singulières.

Qui était Geoffroy Tory ?

Né à Bourges vers 1480, Geoffroy Tory est issu d’un milieu paysan. Il étudie à l’université de Bourges avant de s’établir à Paris vers 1507 comme professeur ; il enseigne alors la grammaire et la philosophie dans divers collèges. Il fait publier des manuels et des traductions d’auteurs latins pour ses étudiants. On perd la trace de Tory entre 1513 à 1521, pour le voir reparaître ensuite dans la capitale. On suppose qu’il a pendant ce temps voyagé en Italie, notamment à Rome. Il écrit à son retour l’Epitaphia, poème à la mémoire de sa fille Agnès, décédée à un jeune âge. Il crée à cette occasion ce qui deviendra sa marque de fabrique, le « pot cassé », symbole de son inconsolable perte mais aussi plus généralement de la fragilité humaine.

Parcourez l'image avec votre souris pour découvrir la signification donnée par Tory lui-même aux symboles représentés. Le texte et la marque d'imprimeur sont issus d'un exemplaire du Champ Fleury (1529) conservé à la Bibliothèque de Blois (I65 ; f. 43 et 43v)

Un acte notarié de février 1523 signale l’installation de Tory comme « marchand libraire » à Paris, rue Saint-Jacques. Devenu imprimeur, il se spécialise tout d’abord dans la réalisation de livres d’heures ; il obtient d’ailleurs pour ses Heures de 1525 le premier privilège royal (sorte de copyright) attesté en France pour une œuvre graphique. D’abord d’inspiration « antique », c’est-à-dire à l’imitation des manuscrits médiévaux, les heures qu’il réalise commencent peu à peu à arborer un style « moderne » : les bordures sont désormais ornées de motifs végétaux et les lettres suivent un tracé simplifié. En parallèle, Tory continue de publier des traductions et éditions princeps d’œuvres latines. Distingué comme « imprimeur du Roi » en 1531, il se voit confier par François Ier la publication des traductions d’histoires grecques rédigées par Claude de Seyssel. Tory décède en 1533, peut-être de la peste.

Graphie, typographie et orthographe

Lecteur du mathématicien Luca Pacioli, traducteur du traité d'architecture de l'Italien Leon Battista Alberti, Tory s’intéresse à l’art des proportions. En tant qu’imprimeur, ce goût se manifeste par un intérêt particulier porté à la typographie et à la mise en page. Dans ce qui sera considéré comme son chef-d’œuvre, le Champ fleury, Tory expose ses réflexions sur les liens entre graphie et morale. Il y propose des modèles de caractères typographiques, tantôt rigoureusement tracés suivant des calculs mathématiques, tantôt fantaisistes et mêmes imaginaires. Sur le modèle de l’homme de Vitruve, Tory inscrit les proportions humaines comme étalon de la perfection typographique : pour un humaniste, l’homme est évidemment la mesure de toute chose. L’ouvrage, publié en 1529, rencontre un certain succès, puisqu’il est réimprimé vingt ans plus tard et que certains des caractères qu’il contient ont eu une influence majeure dans l’histoire de la typographie occidentale.

À une époque où le français gagne ses lettres de noblesse mais où il connaît des variations dialectales importantes et où son écriture est encore peu codifiée, Tory s’intéresse aussi à l’orthographe : comment doit-on fidèlement transcrire cette langue ? Il propose l’emploi de certains signes diacritiques pour améliorer la lecture ; il introduit par exemple dans les textes qu’il écrit et dans ceux qu’il publie des accents et des apostrophes ; il insère cédilles et guillemets, dans l’usage qu’on leur connaît. Cette facilitation de l’accès aux textes s’inscrit dans une démarche générale de défense de la langue française : Tory écrit en français, traduit en français, publie en français.

Épigraphie : les épitaphes imaginaires

Sans doute influencé par les découvertes épigraphiques de son temps, les corpus qui fleurissent à partir du XVe siècle et les inscriptions fictives d’auteurs contemporains qui les imitent, Geoffroy Tory écrit et publie en 1530 un recueil contenant d’étonnantes épigrammes sur les pièces de la maison, suivies d’un ensemble de sept épitaphes imaginaires. Chacune d’elle raconte la mort d’un couple d’amants victimes d’un sort malheureux. Il est fort probable que les épitaphes de Tory aient été influencées par la lecture du Songe de Poliphile de Francesco Colonna, un roman italien publié à Venise chez le grand imprimeur Alde Manuce à la fin du XVe siècle. Tory y avait déjà puisé l’inspiration graphique de son « pot cassé ». Au chapitre 19 du livre, le héros, Poliphile, est invité par son amie Polia à visiter une nécropole antique et au cours de cette promenade, il lit les épitaphes gravées sur les tombes qui l’entourent ; toutes rapportent les histoires malheureuses d’amants punis pour s’être abandonnés à leur amour ou au contraire pour y avoir résisté. Tory s’inspire donc très certainement du Songe de Poliphile. Il ajoute un élément graphique à la fin de chaque épitaphe : une vignette, accompagnée d’une morale, met en image, autour de cœurs liés, l’histoire tragique qui vient d’être rapportée.

Dans la préface du recueil, Tory semble manifester une volonté didactique et moralisatrice : 

Ipsa tibi, inquam, lubens offero, non ut ita uerbis obsitis loquaris aut scribas, sed ut Antiquitatem ipsam tibi ante oculos tuos faciles et iucundissimos habeas et te a me bene monitum intelligas, ut in amoris insani laqueos et angustias deuenire caueas. 

C’est avec joie que je t’offre, dis-je, ces [épitaphes], non pour que tu parles ou écrives dans un style ampoulé, mais pour que tu aies devant tes yeux bien disposés et si charmants l’Antiquité elle-même et que tu comprennes bien mon avertissement de te garder de tomber dans les rets et entraves d’un amour insensé.

Pourtant, à la lecture des épitaphes, on peut se demander si Tory ne poursuit pas avant tout un but humoristique. Les épitaphes apparaissent comme des pastiches, voire des parodies qui sont pour lui l’occasion de s’adonner à un jeu littéraire, en ressuscitant un latin parfois archaïsant, qui emprunte  un certain nombre de mots aux auteurs comiques, mais aussi de divertir son lecteur — plus encore que de l’instruire. L’emploi d’un ton pathétique pour rapporter des situations comiques et même grotesques crée un décalage burlesque. À cet égard, on peut se demander si Tory n’est pas aussi influencé par la lecture de fabliaux, un genre particulièrement populaire en langue vernaculaire.

Ressources bibliographiques

Sur Geoffroy Tory

Stéphanie Deprouw, Olivier Halévy et Magali Vène, Geoffroy Tory. Imprimeur de François Ier, graphiste avant la lettre, Paris, RMN, 2011, 158 p. – Catalogue de l'exposition organisée au musée national de la Renaissance château d'Écouen, du 6 avril au 4 juillet 2011, en partenariat avec la Bibliothèque nationale de France.

Visitez l'exposition virtuelle de la Bibliothèque nationale de France sur Geoffroy Tory, éditeur, imprimeur, humaniste inventeur de livres illustrés et de mises en pages nouvelles.

Numérisations des œuvres de Tory

Sur Gallica, téléchargez le PDF du recueil de Geoffroy Tory : Epitaphia septem, de amorum aliquot passionibus antique more, et sermone veteri, vietoque conficta, Paris, Simon de Colines, 1530.

Consultez l'imprimé du Champ Fleury d'où est extraite la marque d'imprimeur commentée sur les Bibliothèques Virtuelles Humanistes.

Par Antoinette Soucheleau et Anne-Hélène Klinger-Dollé
usercloseinfo-circlegroupangle-downellipsis-vgraduation-cap