L'invention des « colloques scolaires » à la Renaissance

Les pédagogues humanistes de la Renaissance souhaitent enseigner à leurs élèves à lire, comprendre mais aussi parler un latin plus « pur » et conforme au latin de l'Antiquité classique. Or cette pratique du latin, passive mais aussi active, à l'écrit et à l'oral, n'avait rien d'évident. Plusieurs témoignages laissent penser que les élèves de la Renaissance peinaient dans l'apprentissage d'un « bon latin ». La publication de dialogues écrits par un maître pour entraîner les élèves à cette pratique par le biais d'exemples, dès la fin du XVe siècle, vise à pallier leurs difficultés.

Plusieurs humanistes célèbres du XVIe siècle ont écrit des « colloques scolaires » : Vivès, Érasme... Les Colloquia de ce dernier sont ancrés dans cette pratique pédagogique, mais ils l'excèdent en définitive. Érasme développe de vraies petites saynètes satiriques, qui traitent de nombreux débats contemporains, comme les mariages contraints, les abus du clergé... qui n'étaient pas forcément adéquats à un public de jeunes en formation.

Les Colloques scolaires de Maturin Cordier (1564) : le testament d'une vie dédiée à la pédagogie

Les dialogues de Maturin Cordier (1479-1564), que vous découvrirez dans les pages de ce dossier, ont été publiés par un maître qui a dédié toute sa vie à l'enseignement du latin dans les collèges parisiens, à Bordeaux et finalement dans les écoles de la Suisse romande passées à la Réforme. Ces dernières étaient soucieuses de s'ouvrir à l'enseignement rénové des humanistes dans un cadre réformé. Calvin avait été élève de Cordier à Paris. Il contribua sans doute à la venue de Cordier à Genève en 1536 pour enseigner au collège genevois de Rives. Cordier exerça aussi à Neufchâtel et Lausanne, participant à l'élaboration des règlements de certaines de ces écoles, s'occupant des pensionnaires.

La première et unique édition des quatre livres des Colloquia scolastica publiée du vivant de Cordier date de 1564, l'année de sa mort. C'est en quelque sorte le testament pédagogique de toute une vie. Cordier a inventé sa carrière durant des exercices destinés à ce que ses élèves s'entraînent, se fassent réciter leurs leçons, conversent entre eux en latin.

Cordier 1564 page de titre modifee
Page de titre des Quatre livres de colloques scolaires de Cordier,
Genève, Henri Estienne, 1564.
Exemplaire de la Bibliothèque de Genève Su 1049. ©e-rara
L'imprimeur Henri Estienne, grand helléniste, a publié beaucoup d'ouvrages pédagogiques. On remarquera sur la page de titre qu'Estienne a adjoint quelques dialogues scolaires en grec, de sa composition, qui ne rencontrèrent pas le même succès que ceux de Cordier en latin.

Par rapport aux autres colloques scolaires de la Renaissance, ceux de Cordier sont écrits dans une langue accessible à des latinistes en formation. La plupart d'entre eux (les trois premiers livres) mettent en scène des élèves, parfois avec le maître (praeceptor, derrière lequel se devine la personnalité bienveillante de Cordier lui-même), le pédagogue (préposé à faire répéter les élèves), le nomenclator (qui surveille les présences et absences) ou encore les obseruatores (quatre élèves qui s'étaient distingués recevaient pour un mois la mission de surveiller leurs camarades et de dénoncer leurs manquements à la discipline...).

L'arrière-plan de ces dialogues, ce sont donc les écoles de Genève, Neufchâtel, Lausanne. Les élèves, qui apparaissent le plus souvent par leurs noms (tirés de la réalité), parfois seulement par une lettre, sont des élèves originaires de cette région ou des enfants de réformés francophones en exil réfugiés en Suisse. Certains de ces élèves sont externes, et il est souvent question de leurs allées-venues entre l'école et la maison, notamment pour aller chercher leur repas. D'autres sont pensionnaires. La venue d'un membre de leur famille, le retour chez eux pour les vendanges, leurs besoins de sorties ou de fournitures font l'objet de nombre de ces dialogues.

Vous pouvez parcourir l'intégralité des colloques de Cordier grâce à la numérisation de l'édition genevoise de 1564, la seule édition contrôlée par Cordier de son vivant, mise à disposition sur la plateforme E-rara par la Bibliothèque de Genève.

Un grand succès éditorial

Les Colloques scolaires de Cordier ont eu une grande fortune éditoriale, sous des formes diverses. Une édition postérieure à Genève ajoute aux 202 dialogues originaux 26 autres dialogues que leur éditeur dit tenir d'un manuscrit authentique de Cordier. Certaines éditions, utilisées en contexte catholique, ont opéré des coupes, lorsque le souci de Cordier de former religieusement ses élèves ou les sujets évoqués au livre IV qui sortent de l'évocation du monde scolaire sont jugés non conformes à la foi catholique. Des éditions bilingues ont rapidement vu le jour : latin-français, latin-allemand... Mais elles transforment peu à peu le projet de Cordier et montrent en réalité l'effacement de la pratique orale du latin : les colloques n'aident plus à parler latin, mais deviennent un pur manuel de lecture.

Les Colloques de Cordier, mode d'emploi

La préface écrite par Cordier à ses Colloquia est la source principale pour connaître sa biographie. Elle est riche de renseignements sur sa carrière et sa pédagogie. Les poèmes liminaires et les lignes qui introduisent les sept derniers dialogues du livre I - tous consacrés à des répétitions de leçons entre élèves -, fournissent aussi des informations précieuses sur la méthode de Cordier. Il n'attendait pas de ses élèves qu'ils apprennent par cœur ces textes, mais qu'ils les lisent entre eux de façon dialoguée plusieurs fois, pour s'imprégner de leurs tournures et de leur lexique. Il voulait aussi transmettre des modèles de savoir-vivre et de comportements vertueux, que ses maîtres et ses élèves incarnent par-delà les défauts ou erreurs que les Colloquia mettent plaisamment en scène. L'Argumentum (indication du sujet du dialogue)placé au début de chaque dialogue, indique sur cette fonction d'exemplarité en précisant souvent de quoi le texte qui suit est l'exemplum. Ces arguments sont rédigés dans une langue relativement complexe, plus difficile parfois que le dialogue, d'où notre choix de ne pas toujours le donner au début du dialogue, mais parfois plutôt en conclusion, ou bien avec une traduction bien visible.

Nous avons sélectionné quelques dialogues de Cordier, issus principalement des deux premiers livres. Nous avons modernisé la ponctuation et rétabli une graphie conforme aux habitudes des textes classiques pour faciliter la lecture. L'édition suivie est celle publiée à Genève par Henri Estienne en 1564.Vous pourrez les lire regroupés par thèmes. La formulation de ces thèmes et les titres que nous avons donnés à chaque colloque sont de notre invention.

Cordier I, 10 avec les bulles
Illustration Charlotte Giovanolla

Les colloques de Cordier ne sont pas illustrés... mais comme les méthodes dites audio-orales de langues vivantes qui ont fleuri au XXe siècle, il est facile de proposer une représentation graphique de certaines situations évoquées. Certains de nos étudiants s'y sont essayé. Ce dossier a été réalisé en effet avec les étudiants de 3e année de Licence de Lettres classiques de l'Université Toulouse-Jean Jaurès, dans le cadre de l'UE « Accompagnement du projet de l'étudiant en Langues anciennes », au printemps 2021. Une manière de résister à la morosité de la pandémie...

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