
Peindre les ruines à la Renaissance
Charles Davoine a publié un article sur « Peindre les ruines antiques à la Renaissance : enjeux d’un genre nouveau ». Marie Platon, professeure de Latin et Grec en classes préparatoires au lycée Saint-Sernin de Toulouse, propose des exploitations pédagogiques de ce texte en Langues et cultures de l'Antiquité.
Plusieurs parcours sont imaginables, qui associent l'étude de certaines toiles abordées par Charles Davoine dans son article, des textes latins de l'Antiquité et des textes néo-latins de l'époque humaniste. Nous en proposons deux. On trouvera en ressources cachées, disponibles gratuitement par une inscription sur Imago, l'ensemble des textes possibles en latin et en traduction française, ainsi que des éléments de réponse aux questions posées.
Parcours 1. Tempus edax rerum (LCA Latin Lycée)
Première séance : à partir du tableau d'Herman Posthumus
On propose comme point de départ de la séquence pédagogique l'observation du tableau d’Herman Posthumus, Paysage avec ruines antiques, peint en 1536, et de l'analyse qui en est faite dans l'article de Charles Davoine.

Questions
Quel est le sujet du tableau ? S'agit-il, d'après vous, de ruines réelles ou imaginaires ? »
Faire observer les personnages au premier plan. Que font-ils ? Y a-t-il d'autres personnages présents dans le tableau ? Quelle est leur occupation ?
Faire traduire aux élèves l'inscription latine au premier plan : Tempus edax rerum tuque invidiosa vetustas omnia destruitis et leur demander de la mettre en relation avec l'image. Quelle interprétation se dégage ? En quoi peut-on rapprocher ce tableau du genre pictural de la vanité, qui se développe à partir de la seconde moitié du XVIe siècle ?
Puis demander aux élèves d'identifier l'origine de cette citation : à quelle œuvre antique est-elle empruntée ? Retrouver le passage précis dans lequel s'inscrivent ces deux vers latins afin de les recontextualiser.
Ces vers antiques célèbres sont à l'origine d'une tradition poétique féconde que l'on peut étudier avec les élèves dans un deuxième temps.
Deuxième séance : le motif du « temps dévoreur » dans la poésie latine antique et dans la poésie néo-latine de la Renaissance
On peut étudier l'évolution du topos poétique du tempus edax de l'Antiquité à la Renaissance à partir d'un corpus de quatre textes. Les vers classiques cités ci-dessus faisaient allusion à la vie humaine, inexorablement vouée à la dégénérescence et à la finitude. Les poèmes que l'on propose maintenant étendent l'empire du temps aux œuvres des hommes (la cité étrusque de Populonie chez Rutilius Namatianus, la ville de Rome chez les poètes néo-latins Cristoforo Landino et Joachim du Bellay) ; voire à la totalité de la nature dans l'épigramme de l'Anthologie latine attribuée à Sénèque. Ce poème philosophique développe en effet le thème stoïcien de la conflagration du monde ou ekpurôsis (longuement évoqué par Sénèque dans la Consolation à Marcia, 26, 6).
Texte 1. Carmina 1 (R.232) — épigramme de l'Anthologia latina attribuée à Sénèque
Texte 2. Rutilius Namatianus, De reditu suo, v. 409-414.
Texte 3. Cristoforo Landino, « De Roma fere diruta ».
Texte 4. Joachim Du Bellay, « Romae Descriptio », Elegiae, 2, v. 112-131.
On connaît principalement Joachim Du Bellay (1522-1560) pour les Regrets ou les Antiquités de Rome, qu'il écrivit en rapport au séjour qu'il fit à Rome entre 1553 et 1557. Mais ce voyage fut aussi la source d'inspiration d'autres poèmes, écrits quant à eux en latin, les Poemata, publiés la même année que les Regrets, dont cette élégie intitulée « Romae Descriptio ».

Chez les deux poètes humanistes, C. Landino et J. du Bellay, c'est la vision des ruines de Rome qui déclenche la méditation contemplative sur la fuite du temps et le caractère éphémère des grands empires. On peut donc rapprocher les deux poèmes du frontispice du traité d'architecture de Sebastiano Serlio (fig. 3 dans l’article de Charles Davoine) portant l'inscription ROMA QUANTA FUIT IPSA RUINA DOCET (« Combien Rome fut grande, ses ruines mêmes l’enseignent »), formule reprise d'Hildebert de Lavardin1. Mais, de leur côté, lorsque les penseurs romains de l'Antiquité méditent sur la chute de brillantes civilisations, c'est évidemment d'autres exemples qu'ils ont en tête.
Troisième séance : quand les Romains méditaient sur les ruines des cités grecques et asiatiques...
Les ruines des grandes cités du monde hellénique (Troie, Corinthe...), synonymes de translatio imperii 2 de la Grèce à Rome, sont aussi là pour rappeler aux Romains trop confiants en la solidité et la puissance de leur empire la loi universelle de la mort et de la destruction qui affecte autant les humains que leurs œuvres.
Texte 1 : Lettre de Servius Sixticius à Cicéron (Ad Fam., IV, 5, 4)
Texte 2 : Sénèque, Sur l'incendie de Lyon (Lettre à Lucilius, XIV 91, 9-12)
Texte 3 : César sur les ruines de Troie (Lucain, Pharsale, IX, v. 961-969)
Prolongements
Sur le site Odysseum, on peut consulter le dossier consacré aux larmes de Scipion Émilien sur la chute de Carthage : https://odysseum.eduscol.education.fr/appien-histoire-romaine-scipion-emilien-et-la-chute-de-carthage. On pourra aussi proposer une visite virtuelle de l’exposition Josef Koudelka. Ruines qui s’est tenue à la Bibliothèque nationale de France à l’automne 2020. sur https://www.bnf.fr/fr/agenda/josef-koudelka-ruines.
Parcours 2. Quand les humanistes européens redécouvrent Rome... (Lycée, Lettres et LCA)
La Renaissance, comme le développe Charles Davoine dans son article, est marquée par la fascination savante et esthétique exercée par les vestiges antiques : les humanistes développent de nouvelles méthodes de connaissance du passé tandis que les artistes y trouvent une source d’inspiration essentielle. Nous proposons dans ce dossier un parcours de lecture en trois temps pour tenter d'appréhender ce mouvement ample et fécond de redécouverte de la Rome antique. Que représente Rome pour les humanistes venus de toute l'Europe la visiter ? Quels sentiments éprouvent-ils quand ils la découvrent pour la première fois ? Enfin, de quelle manière entendent-ils préserver ce patrimoine historique qui constitue en même temps un héritage moral ?
1/ Le voyage à Rome à la Renaissance : un pèlerinage intellectuel et historique (mais non dénué de risques !)
Texte 1. Marc-Antoine Muret, Leçon inaugurale de 1580
L'humaniste français Marc Antoine Muret (1526-1585) évoque, dans un discours inaugural à ses étudiants à Rome en 1580, ces étrangers qui bravent tous les dangers d’une longue route pour venir ici apprendre de la Ville même la leçon de l’Histoire .
D'après ce texte, que représente la ville de Rome pour les intellectuels européens contemporains de M.-A. Muret ?
2/ Voir et s'émouvoir : le spectacle tragique et grandiose des ruines
Les ruines sont définies par une tension entre la présence et l’absence, elles s'inscrivent dans un entre-deux, entre ce qui tend à disparaître et ce qui demeure malgré tout comme une trace du passé. La contemplation des ruines de Rome suscite donc des réactions intellectuelles et affectives contrastées, allant de l'enthousiasme à la perplexité ou la mélancolie, suivant que le visiteur-spectateur s'attache surtout à y scruter les reliques d’une Antiquité glorieuse et admirée, ou au contraire à voir dans ces amas de pierres effondrées une preuve irréfragable de la fragilité humaine et des retournements de fortune qui frappent autant les empires que les individus...
Texte 2. Poggio Bracciolini, Les ruines de Rome, preuves matérielles des « variations de la Fortune »
Le traité Sur les variations de la Fortune fut composé vers 1431 par l’humaniste toscan Poggio Bracciolini, dit le Pogge. Ce livre, consacré à la description des ruines de Rome, s’ouvre sur une scène célèbre au cours de laquelle le Pogge, lors d’une chevauchée en compagnie d’un autre humaniste de la curie pontificale, Antonio Loschi, s’arrête sur le Capitole pour contempler le paysage de ruines qui s’offre à lui.
En quoi le cadre de l'entretien entre Le Pogge et Loschi annonce-t-il le sujet du traité De varietate Fortunae (Sur les variations de la Fortune) ?
Mais chez Poggio Bracciolini, le regard porté sur les ruines n'est pas uniquement moral ou philosophique, il se veut également scientifique : en effet, au dialogue qui s’instaure entre les deux humanistes succède une énumération des arcs, temples, thermes, aqueducs, théâtres, tombeaux, obélisques, statues, forums, ponts, portes, remparts antiques les plus remarquables de la Ville, établie à partir de ses propres observations et mesures sur place.

Chaque vestige est identifié à l’aide soit d’inscriptions présentes sur les lieux soit de sources écrites antiques ou médiévales. Il ne s'agit donc pas d'un décor symbolique comme chez le peintre Andrea Mantegna, dont on pourra faire étudier aux élèves le Saint Sébastien du Musée du Louvre (fig. 1 dans l'article de C. Davoine) en parallèle du texte du Pogge. Le paysage dans lequel s'inscrit la scène de sagittation se prête en effet à une lecture allégorique : sur la droite de Sébastien apparaissent les ruines d'une ville romaine, avec son agora quasi-déserte ; au-dessus, et partiellement ruinée également, une ville médiévale. Tout en haut enfin, une ville renaissante. La signification est claire : c'en est fini à la fois de l'Antiquité (savante mais païenne) et du Moyen-Âge (chrétien mais ignorant), place à la Renaissance qui offre une heureuse synthèse des deux.
Textes 3 et 4. Janus Vitalis et Joachim du Bellay : variations poétiques sur le flux perpétuel et l'immobilité
Le Sicilien Giano Vitale, dit « Janus Vitalis » (1485-1560) fut un poète le poète d’expression néo-latine proche du cardinal Jean Du Bellay (1498-1560) et de son neveu, le poète Joachim du Bellay. On pourra étudier son poème Roma prisca, de 1553, et l'imitation qu'en a faite Du Bellay dans le troisième sonnet des Antiquités de Rome (1558).
3/ Inventorier, restituer, interpréter : naissance de l'antiquarisme
À partir du IVe siècle de notre ère, la Rome antique connut une lente agonie, politique, religieuse mais aussi physique : la démolition des édifices anciens au profit de constructions nouvelles devint une habitude. Mais le milieu du XVe siècle marque une rupture du processus quand les papes interdisent la destruction des monuments antiques et en font réparer certains. En 1439, une lettre du pape Eugène IV affirme en particulier la nécessité de protéger le Colisée de la dégradation. Le regain d’intérêt pour les vestiges de l’Urbs se concrétise dans les années 1430-1440 au sein de la curie pontificale par le développement d’activités savantes nouvelles telles que l’épigraphie et l’essor d’une production littéraire spécifique visant à décrire et à interpréter les traces de la Rome antique. On assiste ainsi à l’émergence d’un savoir, d’un goût et d’une pensée des vestiges que l’on appelle « antiquarisme ». Voici trois figures d'« antiquaires » qui peuvent offrir aux élèves trois « études de cas » de ce mouvement scientifique émergent, aux origines de l’archéologie et de l’idéologie patrimoniale contemporaines.
Texte 5. Flavio Biondo, pionnier de l'archéologie et de la topographie romaine
Le livre de Flavio Biondo (1388 ? - 1463), Roma instaurata, c’est-à-dire « Rome restaurée », en trois parties, a été publié de 1444 à 1448. Pour la première fois, un travail de recherche scientifique est effectué sur la Rome antique en confrontant sources archéologiques (description précise des vestiges, étude des inscriptions relevées sur les monuments, examen des monnaies, médailles, objets d'art etc.) et textuelles (c'est-à-dire les sources littéraires antiques, notamment les écrits de Pline, Tite-Live, Suétone). L'ouvrage est dédié au pape Eugène IV dont Biondo fut le secrétaire. On pourra étudier un extrait de la préface dans laquelle il expose son projet.
Que signifie le titre de l'ouvrage, Roma instaurata ? De quelle manière Flavio Biondo entend-il « restaurer » Rome ?

Lien avec l'image : faire comparer la démarche de Biondo avec celle du peintre Sandro Boticcelli dans la fresque « la Punition des rebelles » (fig. 2 de l'article de Charles Davoine), ou interroger sur les rapprochements que l'on peut faire entre l'ouvrage Roma instaurata et le frontispice du traité d'architecture de Sebastiano Serlio (fig. 3 de l'article).
Texte 6. Pierre de Paschal, humaniste et antiquaire
Pierre de Paschal (1522-1565), qui fit partie de la maison du cardinal Georges d’Armagnac lors de sa seconde ambassade à Rome (de 1547 à 1550), fut un des représentants les plus marquants de l'humanisme méridional (il était languedocien). Il fut salué par ses contemporains comme un « cicéronien français ». Ses « lettres écrites pendant son voyage en Italie » qu’il publie à son retour en 1548, sont modelées sur les Ad familiares de Cicéron. Dans une lettre adressée à Durban, Paschal raconte en détail à son ami comment il passe ses journées.
Lire le texte et donner un titre à chaque paragraphe (ou bien résumer en une phrase son contenu).
Lien avec l'image : on demandera aux élèves d'examiner le tableau d’Herman Posthumus, Paysage avec ruines antiques, peint en 1536. Après avoir identifié le sujet du tableau, on s'attachera à faire observer l'activité des différents personnages et on proposera de les mettre en relation avec le présent texte. On s'interrogera enfin sur le rôle de l'inscription au premier plan : Tempus edax rerum tuque invidiosa vetustas omnia destruitis (« Temps vorace et vieillesse jalouse, vous détruisez tout »), qui est une citation classique : pourquoi cette référence littéraire ? Quelle clé de lecture donne-t-elle du tableau ? Le temps a-t-il réellement tout détruit dans le paysage qui nous est donné à voir ici ?
Texte 7. Michel de Montaigne, un promeneur érudit
À l'âge de quarante-huit ans, Michel de Montaigne, désireux de trouver dans les cures thermales quelques soulagements à ses crises de colique néphrétique, quitte sa retraite pour entreprendre un grand voyage. Pendant dix-sept mois, en compagnie de gentilshommes et d'une suite de serviteurs, il visite l'Allemagne, la Suisse et l'Italie. Son journal de voyage a été retrouvé et publié à titre posthume en 1774. Il est partiellement tenu par Montaigne et par son secrétaire anonyme, d'où l'emploi de la troisième personne pour désigner Montaigne dans l'extrait que l'on proposera.
Quel type de rapport Montaigne entretient-il avec les ruines de Rome : direct ou indirect, sensible ou intellectuel ?
- Hildebert de Lavardin, évêque de Tours au XIIe siècle, écrivit : « Par tibi, Roma, nihil, cum sis prope tota ruina / quam magni fueris integra, fracta doces ». (« À toi, Rome, rien n’est égal alors que tu n’es pour ainsi dire qu’une ruine. Combien tu fus grande quand tu étais intacte, mutilée, tu le montres »).
- Cette question du transfert du pouvoir politique (translatio imperii) comme du pouvoir culturel (translatio imperii) se reposera de manière aiguë au moment de la Renaissance mais cette fois-ci sur les ruines du monde romain, dans la lutte qui oppose la France et les cités d'Italie.